Texte de la conférence donnée par le Professeur ARNAUD, chirurgien des Hôpitaux de Marseille, le 3 mai 1966 à Mâcon.

Je me permets d’exposer la position du Corps de Santé français face aux victimes immédiates de la route, victimes dont le nombre croissant a dépassé, en France, un quart de million en 1963.

Tout l’intérêt de cette question porte sur les blessés graves de la route, c’est-à-dire sur les victimes d’accidents survenus à grande vitesse ; aussi s’agit-il toujours de « polytraumatisés ».
La raison du « polytraumatisme », c’est que les victimes d’accidents à grande vitesse sont atteintes par trois types de dommages simultanés et coexistants :
- les premiers sont des lésions directes, certaines et visibles de la face et des membres ;
- les seconds sont des lésions indirectes très probables, mais invisibles, de l’axe vertébral et surtout cervical ;
- les troisièmes sont des lésions également indirectes et invisibles mais profondes, du cerveau (de sa base et de son bulbe surtout), du poumon, du cœur, du foie ou de la rate.

Ces trois types de lésions donnent aux polytraumatisés de la route toute leur originalité pathologique. Et c’est ainsi que les victimes se caractérisent :
1° Par des plaies, des fractures, des contusions et des saignements externes.
2° Par un doute permanent sur l’existence d’une dislocation ou d’une fracture vertébrale.
3° Par un état inquiétant de détresse à la foi neurovégétative, circulatoire et respiratoire.

À ce stade immédiat, ces blessés sont des « polytraumatisés » dont la vie est surtout menacée par la détresse des trois grands systèmes vitaux : détresse du système respiratoire (c’est-à-dire que les blessés sont en dette en oxygène ou en asphyxie), détresse du système circulatoire (c’est-à-dire que les blessés sont en collapsus) et détresse du système neuro-végétatif (c’est-à-dire que les blessés sont sans connaissance ou dans le coma). Les plus graves des victimes sont même en anoxie et parfois en état de mort apparente.

La survie de ces blessés est précaire. Immédiatement, elle dépend de quelques gestes heureux et instantanés d’un témoin sans trop déplacer le blessé, l’aider à respirer et arrêter une hémorragie importante. Puis, secondairement, passé le premier quart d’heure, cette survie dépendra de la perfection des soins apportés sur place et de la qualité des manœuvres d’évacuation.

Deux interventions se succèdent donc dans le temps en bord de route, pour les secours sur place :

C’est d’abord l’intervention instantanée de témoins (ou du public) qui se trouvent les premiers sur place.

C’est, plus tard, l’intervention de l’équipe de secours appelée par l’alerte.

Aussi pensons-nous indispensable d’instruire témoins et passants - que sont les usagers de la route - des premiers gestes très élémentaires, capables parfois de sauver un blessé, en attendant l’arrivée sur place des ambulances alertées. Cette action, même élémentaire, dont nous essayons d’instruire le public, a en plus l’avantage d’occuper utilement son activité pendant les vingt ou trente minutes qui séparent l’alerte de l’arrivée des secours. Cela évite souvent au public cet acte impulsif et dangereux qui consiste à se saisir coûte que coûte du blessé et à le transporter n’importe comment et n’importe où.

Quel est cet enseignement au public ?

1° DONNER IMMÉDIATEMENT l’alerte ET LA DONNER TOUJOURS A LA GENDARMERIE OU A LA POLICE DE LA ROUTE, en utilisant pour cela des téléphones spéciaux qui jalonnent de plus en plus nos itinéraires routiers.

2° PROCÉDER ENSUITE, EN ATTENDANT L’ARRIVÉE DES SECOURS ALERTES, A TROIS GESTES ÉLÉMENTAIRES :
- Surtout et d’abord, secourir les asphyxiques ;
- Puis arrêter les hémorragies importantes ;
- Enfin, toujours éviter de manœuvrer les victimes mais, si elles sont au sol, les placer de préférence tête basse et face vers le sol.

Comment, dans la pratique, exécuter au mieux ces gestes immédiats et d’extrême urgence, gestes qui visent
surtout l’asphyxie, l’anoxie et l’hémorragie ?
1. - S’assurer tout d’abord du libre passage de l’air (air way) en vérifiant la liberté de la gorge et en déjetant la tête en arrière pour supprimer la chute de la langue, habituelle chez les syncopés et les comateux.
2. - En cas d’insuccès respiratoire (ou en cas de gêne persistante de la respiration) assister cette respiration sans tarder en effectuant et en poursuivant la respiration artificielle par bouche-à-bouche ou par bouche-à-nez.
3. - Pratiquer toutes ces manœuvres immédiatement et sur les blessés à leur place, car leur déplacement immédiat est très dangereux et difficile.
En outre, avant de renverser la tête en arrière, il faut tirer sur elle (par prise occipito-mentionnère) pour éviter tout déplacement d’une vertèbre cervicale éventuellement blessée.
4. - Pour l’arrêt provisoire de l’hémorragie, nous proscrivons l’usage du garrot en secourisme routier chez les grands blessés ; le garrot condamne trop souvent le membre blessé à l’amputation. Or les plaies saignent peu chez les grands blessés de la route et il est très exceptionnel de ne pouvoir arrêter ces saignements par compression directe des plaies ou même par compression de l’artère axiale du membre.

La compression directe de la plaie doit être alors maintenue jusqu’à l’arrivée des secouristes qui appliquent un pansement compressif élastique et qui immobilisent le membre.·

Tels sont les gestes simples, mais parfois sauveteurs, dont nous instruisons de plus en plus le public.

Telle est la place de ce public dans, la chaîne des secours et des soins immédiats aux grands blessés de la route.

Tout le reste de ces secours, c’est-à-dire le relevage, le dégagement, la mise sur civière et le transport des blessés est affaire de secouristes spécialisés, car cela est difficile.
Tout ce qui requiert la mobilisation, le déplacement des polytraumatisés est, en particulier, réservé à ces spécialistes. Cette mobilisation est toujours un acte important et difficile, et IL FAUT DÉTRUIRE CETTE LÉGENDE QUE LE DÉPLACEMENT DE CES VICTIMES ET, EN PARTICULIER, LEUR DÉGAGEMENT D’UNE CARROSSERIE OU LEUR MISE SUR BRANCARD, EST UNE CHOSE SIMPLE. D’infinies précautions dans les prises et dans les manœuvres sont au contraire nécessaires pour éviter que se dégradent les états ou que se complètent les fracas.

Deux grands principes président aux techniques des manœuvres de mobilisation ou d’extraction des victimes :

1° Sachant que tous les points dangereux, que tous les systèmes vitaux, que tous les viscères fragiles siègent dans les zones médianes et hautes du corps (c’est-à-dire dans le complexe crâne-cou-thorax-abdomen), il faut toujours manœuvrer ce complexe-là en masse, en bloc. Il ne faut pas infliger de torsion (ni latérale, ni axiale) à cet ensemble crâne-cou-buste-tronc qui enferme les dégâts les plus explosifs.
2° Il faut effectuer les manœuvres de mobilisation sous traction axiale (crâne-pieds) et en maintenant une constante lordose vertébrale.

C’est à l’abri des gestes respectant ces deux principes que les victimes doivent être placées en position de sauvegarde qui est semi-centrale, face basse et en légère position de Scultet ; cela permet les évacuations spontanées des liquides inondant leurs poumons ; cela maintient une lordose vertébrale protectrice de la moelle ; cela autorise tous les pansements et bandages et toutes les surveillances nécessaires en cours de transport.

Mais au long de toutes ces diverses manœuvres, il est essentiel de maintenir inlassablement une bonne oxygénation au blessé, ce qui nécessite souvent un apport oxygéné permanent. Il est capital de souligner que les morts des premières heures viennent beaucoup plus souvent de l’anoxie et de l’asphyxie que des lésions et des plaies des membres.

Un grand pas a été fait en France, à cette heure où se multiplient des voitures de secours dont les dimensions et les équipements permettent aux secouristes d’avoir leurs aises pour évacuer, surveiller et traiter correctement deux grands blessés. Des efforts d’équipements se poursuivent pour que des liaisons radiophoniques s’établissent entre les ambulances et les hôpitaux, permettant ainsi aux secouristes de parler avec le ranimateur ou avec le chirurgien.

L’étude a même été poussée des possibilités considérables que donnent des liaisons audio-visuelles hertziennes, usant des ressources de la télévision... Mais cela c’est pour demain...

Pour l’heure, il est certain qu’en France une normalisation se fait, sur le plan national, dans l’organisation des secours immédiats et sur place aux blessés de la route : des téléphones d’alerte se multiplient sur les routes, des secteurs ambulanciers ont été fixés, des voitures de secours s’implantent aux points routiers dangereux, les organismes de la Protection civile instruisent des équipes de secouristes spécialisés, seule l’éducation du public est encore timidement, trop timidement tentée. Somme toute, dans cette chaîne ininterrompue de soins et de secours aux blessés de la route, qui va du lieu de l’accident jusqu’à l’hôpital, l’organisation sanitaire se complète autour du thème directeur (idée directrice) suivant :

L’alerte est un fait capital, c’est elle qui commande le départ et l’arrivée rapide des secours.

L’alerte donnée, le public a un rôle de premiers secours élémentaire à jouer pendant les vingt minutes où les blessés doivent attendre les ambulances. Ce rôle-là, le public doit en être instruit. Il consiste à ressusciter les asphyxiques et à comprimer les plaies qui saignent.

Quant aux secours organisés, ils doivent être donnés par des équipes de deux ou trois infirmiers, spécialisés en ranimation et techniciens des manœuvres de mobilisation, dégagement et installation correcte des blessés.

Les zones d’action des équipes de secours ne doivent pas dépasser vingt-cinq kilomètres, ce qui représente déjà un temps d’intervention maximum d’environ une demi-heure.

Pour l’heure, en France, l’organisation des véhicules et équipes de secours n’est pas sous la dépendance absolue de la Santé publique ; seuls quelques services de traumatologie ont organisé de véritables antennes de ranimation et de secours et c’est le cas de Salon-de-Provence. Mais nulle part nous n’avons réalisé un prototype aussi complet que celui de la clinique de Heidelberg.

Notre effort nous a surtout portés vers l’organisation dans chaque région (et autour de chaque ville ayant un service hospitalier de chirurgie) d’un équipement ambulancier moderne ainsi que d’équipes, aussi immédiatement disponibles dès l’alerte que spécialement entraînées aux manœuvres de dégagement et de transports des polytraumatisés de la route. Car c’est bien cet ensemble de gestes correctement effectués qui constitue, pour nous, le soin et le secours le mieux convenant sur place aux blessés de la route.

Nous avions écrit, il y a dix ans, pour fixer les situations créées trop souvent par les excès de secouristes improvisés « on relève un blessé, on transporte un mourant, et on hospitalise un mort ».

Tous nos efforts d’enseignement et d’organisation tendent maintenant à corriger ce slogan :
ON RELÈVE UN RESSUSCITÉ,
ON TRANSPORTE UN RANIMÉ,
ON HOSPITALISE UN SAUVÉ

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