FR-Alert : la Cour des comptes salue l’efficacité de l’outil mais pointe des faiblesses de gestion
31 décembre 2025
La Cour des comptes a publié fin septembre 2025 un rapport d’observations définitives sur les systèmes d’alerte et de communication à la population en situation de crise. Ce document dresse un bilan contrasté : si FR-Alert est reconnu comme un outil efficace qui a « considérablement amélioré la capacité des autorités à prévenir la population d’un danger », sa mise en œuvre a révélé des faiblesses significatives dans la conduite du projet et le suivi de la commande publique.
Un contexte de risques croissants
Le rapport rappelle que les Français sont confrontés à un nombre croissant de risques naturels, technologiques et de sécurité publique. En moyenne, 5 700 communes font chaque année l’objet d’une reconnaissance d’état de catastrophe naturelle, dont la moitié en raison d’inondations. Les événements climatiques récents, à Valence en Espagne, à Mayotte, à La Réunion et à Marseille, illustrent les conclusions du sixième rapport du GIEC selon lesquelles les impacts du changement climatique vont s’accentuer, tant en fréquence qu’en intensité.
Face à ces risques, la Cour souligne que seules 55 % des 22 000 communes soumises à l’obligation d’arrêter un plan communal de sauvegarde (PCS) l’avaient fait au 31 décembre 2024. Ce taux est même inférieur à 30 % en Haute-Saône et à 50 % dans huit autres départements.
FR-Alert : une réussite technique malgré un calendrier contraint
Déployé depuis juin 2022 pour répondre à une obligation européenne, FR-Alert permet d’alerter instantanément la population d’une zone donnée via les téléphones mobiles. L’outil repose sur deux technologies complémentaires : la diffusion cellulaire (Cell broadcast) et les SMS géolocalisés (LB-SMS).
Au 12 juin 2025, FR-Alert avait été utilisé 66 fois en situation de crise réelle et 287 fois dans le cadre d’exercices. La Cour considère que « l’outil permet une alerte efficace et effective de la population » et que les choix technologiques se sont avérés payants. Les préfectures interrogées se félicitent de l’outil, de son fonctionnement comme de ses fonctionnalités.
La couverture territoriale est quasi complète dans l’Hexagone et en Corse, même si des retards significatifs ont été constatés outre-mer. La Polynésie française n’a été opérationnelle qu’au printemps 2025, et Wallis-et-Futuna ne sera couvert qu’en 2026.
Des faiblesses dans la conduite du projet
Malgré le respect du cadrage financier initial de 50 millions d’euros, la Cour relève que le ministère n’a pas respecté les principes du fonctionnement en mode projet qu’il affirme avoir adopté. Aucune instance stratégique ad hoc n’a été installée avant 2024, soit deux ans après la fin théorique du projet. La répartition des rôles entre les entités impliquées (DTNUM, DGSCGC, CCED) n’a jamais été formellement établie.
Le rapport pointe également des insuffisances dans la gestion de la commande publique. Pour le marché des sirènes d’alerte renouvelé en 2022, la définition du besoin était jugée « insatisfaisante ». Un lot a été déclaré deux fois infructueux en raison de l’incapacité du ministère à comparer les offres. Un autre a été résilié pour faute du cocontractant un an après sa conclusion, alors que l’offre acceptée avait initialement été jugée anormalement basse.
Concernant FR-Alert, les bons de commande sont qualifiés d’« imprécis » et ne permettent pas de réaliser les contrôles nécessaires. Le ministère a même attesté du service fait d’une prestation annuelle de maintenance le jour même de la commande.
Un outil encore méconnu du grand public
Malgré une campagne de communication en 2022 dotée de 2,4 millions d’euros, FR-Alert reste relativement méconnu de la population. Selon un sondage IPSOS de décembre 2024, seulement 48 % des Français ont déjà entendu parler de FR-Alert et seuls 22 % connaissent précisément l’outil. Paradoxalement, c’est moins que ceux qui ont déjà reçu une alerte réelle (24 %) ou dans le cadre d’un exercice (32 %).
La Cour note également que la connaissance des risques par la population reste faible : seuls 24 % des habitants exposés à un risque d’inondation le jugent très ou assez important, et près de quatre Français sur cinq (78 %) ignorent le comportement à adopter lorsque les sirènes sonnent.
Cinq recommandations formulées
La Cour des comptes formule cinq recommandations principales :
1. Uniformiser les modalités d’alerte cyclonique outre-mer, en harmonisant les couleurs et les consignes à la population au sein de chaque zone géographique (Antilles-Guyane, Océan Indien, Pacifique).
2. Poursuivre la professionnalisation de la communication de crise en préfecture, notamment en matière de lutte contre la désinformation sur les réseaux sociaux.
3. Renforcer le pilotage et le suivi des projets informatiques au ministère de l’Intérieur, en s’appuyant sur la charte de gouvernance du numérique du 15 septembre 2023.
4. Produire systématiquement un retour d’expérience après chaque situation de crise ou exercice, en s’assurant de son partage avec les acteurs locaux.
5. Faire de la Journée nationale de la résilience un temps fort, en multipliant les exercices et en organisant un déclenchement de FR-Alert à cette occasion.
La réponse du ministère de l’Intérieur
Dans sa réponse datée du 26 novembre 2025, le secrétaire général du ministère de l’Intérieur apporte plusieurs éléments de contexte. Il rappelle que le réseau SAIP ne repose pas uniquement sur des sirènes héritées de la Seconde Guerre mondiale, mais également sur des installations déployées depuis 2012, avec un taux de bon fonctionnement de 85 %.
Le ministère donne aussi des détails sur la conduite de projet, la passation des marchés, et la gouvernance.
Enjeux pour les acteurs de la sécurité civile
Ce rapport met en lumière plusieurs enjeux majeurs pour les associations agréées de sécurité civile et leurs formateurs.
D’abord, la nécessité de renforcer la culture du risque dans la population apparaît comme un défi central. Les exercices de sécurité civile restent insuffisamment associés au grand public : entre 2022 et 2024, peu de scénarios ont directement mobilisé les citoyens. La Cour recommande d’ailleurs que la hausse du taux de recours à FR-Alert lors des exercices figure parmi les objectifs ministériels.
Ensuite, la question de la formation des élus locaux est soulevée. De nombreux maires se sentent démunis face à leurs responsabilités en matière de gestion de crise, alors même que leur responsabilité pénale peut être engagée. L’arrivée de nouvelles équipes municipales en mars 2026 devra faire l’objet d’une vigilance particulière.
Enfin, le rapport souligne l’importance d’une approche multicanale de l’alerte. Même si FR-Alert est devenu le vecteur principal, les sirènes conservent leur pertinence comme moyen secondaire, notamment pour les zones exposées à des risques à cinétique rapide. Le passage des sirènes sur le réseau 4G, qui les fera fonctionner sur le même réseau que FR-Alert, constitue toutefois une fragilité identifiée.
Synthèse
Le rapport de la Cour des comptes dresse un bilan globalement positif de FR-Alert, qualifié d’« outil robuste » ayant « considérablement amélioré » les capacités d’alerte. Le respect du budget initial et la couverture quasi complète du territoire constituent des réussites notables.
Cependant, les faiblesses relevées dans la gouvernance du projet et le suivi de la commande publique appellent des mesures correctives. Le ministère de l’Intérieur, tout en défendant ses choix opérationnels, reconnaît la nécessité d’améliorer la traçabilité des décisions et annonce des évolutions organisationnelles.
Pour les acteurs de terrain, ce rapport rappelle que l’efficacité technique des outils d’alerte ne peut se substituer à la préparation des populations. Comme le souligne la Cour, « la plateforme FR-Alert est une innovation technologique, mais il faut la convertir en innovation sociale ».
Voir aussi :
Alerte aux populations : sirènes et FR-Alert
Sur le Web : Cour des comptes. Les systèmes d’alerte et de communication à la population en situation de crise
