Chaleur : la conduite à tenir du secouriste
Le référentiel PSE de juillet 2026 a introduit la technique du refroidissement actif d’une victime en hyperthermie. Voici ce que le secouriste doit reconnaître, mesurer et faire, et ce que dit la recherche pour l’étayer.
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Pendant les canicules de mai et juin 2026, la mortalité globale a été multipliée par un facteur compris entre 5 et 8 en Île-de-France selon la Société Française de Médecine d’Urgence [1].
Pourquoi la chaleur tue
L’été 2025 a été le troisième plus chaud enregistré en France depuis 1900, avec une température moyenne supérieure de 1,9 °C à la normale 1991-2020 [2]. Quatre épisodes de canicule, dont deux remarquables par leur intensité (19 juin au 6 juillet, puis 8 au 19 août), ont concerné 69 départements, soit environ 80 % de la population française. Sur l’ensemble de l’été, plus de 5 700 décès ont été attribués à l’exposition à la chaleur, plus de 3 % de la mortalité totale observée. Pendant les seuls épisodes de canicule, ce chiffre grimpe à plus de 12 % de la mortalité toutes causes. Les passages aux urgences pour hyperthermie, déshydratation ou hyponatrémie (déficit en sodium sanguin) ont été multipliés par 2,9 pendant les canicules, les consultations SOS Médecins par 6,5. Les personnes de 75 ans et plus concentrent près des trois quarts des décès et plus de la moitié de ces recours aux soins.
Ces chiffres décrivent une pathologie de masse, silencieuse, qui touche d’abord les personnes isolées et âgées. Mais elle frappe aussi les personnes en bonne santé lors d’un effort physique intense, sous une forme différente et tout aussi grave.
Quand la thermorégulation est dépassée
Le référentiel national des équipiers secouristes définit les affections liées à la chaleur comme des « élévations anormales, au-dessus de 37,5 °C, de la température corporelle, plus ou moins accompagnées de différents symptômes non spécifiques » [3]. Leur forme la plus grave, le coup de chaleur (ou hyperthermie maligne d’effort), associe une température supérieure à 40 °C et des troubles neurologiques, avec un risque d’évolution vers une détresse vitale.
Trois voies mènent à cet état : une exposition prolongée à des températures élevées (canicule, enfant laissé dans un véhicule), un effort physique important, ou l’association des deux. Le mécanisme sous-jacent est un déséquilibre entre production et évacuation de chaleur. Le corps évacue normalement la chaleur par rayonnement, conduction, convection et surtout par évaporation de la sueur ; un milieu chaud et humide, ou des vêtements contraignants qui empêchent cette évaporation, aggravent directement le risque. Les personnes âgées et les nourrissons y sont particulièrement sensibles, de même que les personnes sous certains traitements ou sous l’effet de toxiques. Sans prise en charge, l’organisme perd de l’eau et des sels minéraux, et les fonctions hépatiques, rénales, neurologiques et circulatoires peuvent être atteintes jusqu’à la séquelle grave ou le décès.
Trois tableaux, une gradation
Le référentiel PSE distingue trois tableaux cliniques de sévérité croissante, qui déterminent chacun une réponse différente.
| Tableau clinique | Signes principaux | Température | Réponse attendue |
|---|---|---|---|
| Crampes liées à la chaleur | Crampes musculaires, hypertonie, sans autre signe | Non spécifique | Refroidissement éventuel, étirements, massages, pas de reprise d’activité avant l’arrêt complet des signes |
| Insolation (épuisement hyperthermique) | Impression de chaleur, céphalées, vertiges, peau rouge | Inférieure ou égale à 40 °C | Refroidissement actif simple, poursuite du bilan, surveillance |
| Coup de chaleur | Troubles neurologiques (confusion, désorientation, agitation, perte de connaissance, convulsions), quel que soit le contexte | Souvent supérieure à 40 °C, parfois encore en phase ascendante | Refroidissement actif avancé, avis médical transmis sans délai |
Point à retenir pour l’évaluation sur le terrain : les signes neurologiques peuvent précéder l’élévation mesurée de la température. Un coup de chaleur ne s’exclut donc pas sur la seule lecture d’un thermomètre.
Le piège : malaise ou hyperthermie ?
Le référentiel signale explicitement le risque de confusion entre un malaise ordinaire et une exposition à des facteurs thermiques extrêmes induisant une hyperthermie. Face à toute victime présentant des troubles du comportement, de la confusion ou une perte de connaissance en période de forte chaleur, l’hypothèse du coup de chaleur doit être évoquée avant celle du simple malaise.
Le référentiel Premiers Secours Citoyen (PSC), lui, ne connaît pas le coup de chaleur : il traite uniquement le « malaise provoqué par la chaleur », comme un cas particulier de la conduite à tenir générale face à un malaise [4] :
« Des malaises peuvent survenir lorsqu’une personne est exposée à une ambiance chaude (exemples : été, période de canicule, travail en ambiance chaude, etc.) ou à la suite d’un effort prolongé. Dans ce cas, il faut appliquer la conduite à tenir face à toute victime d’un malaise, installer la victime dans un endroit frais et bien aéré, si possible mesurer la température de la victime pour la transmettre aux secours, rafraîchir la victime, lui faire boire de l’eau fraîche par petites quantités si elle est consciente et capable d’avaler. »
Rafraîchir signifie, selon la même fiche : déshabiller ou desserrer les vêtements, asperger d’eau froide avec un brumisateur ou des linges imbibés, placer sous un courant d’air, ou appliquer des sacs de glace recouverts d’un linge sous les aisselles, à l’aine ou au cou. Aucune fiche du référentiel Gestes qui Sauvent ne traite de ce sujet : la formation citoyenne courte s’arrête au malaise. C’est au niveau PSE que le coup de chaleur devient une entité à part entière, avec ses techniques propres.
Mesurer la température
Le référentiel PSE prévoit une mesure systématique chez toute victime suspecte d’hypothermie ou d’hyperthermie (anormalement chaude ou froide au toucher lors de l’examen) [5]. Sur le terrain, l’outil de référence de l’équipier secouriste est le thermomètre auriculaire à infrarouge ; la voie buccale ou axillaire impose d’ajouter entre un demi et un degré au résultat affiché selon la localisation, avec une lecture au bout de trois minutes. La température normale se situe entre 36,5 et 37,5 °C.
Cette mesure a cependant ses limites, et il est utile de les connaître pour ne pas s’y fier aveuglément : une variation brusque de la température ambiante peut fausser un thermomètre auriculaire. Au niveau médical, la SFMU rappelle que seule la mesure rectale, sonde placée à 15 centimètres de la marge anale, est fiable pour guider une décision thérapeutique, les autres sites (tympanique, axillaire, cutané) exposant à de nombreux faux négatifs. Le même document précise toutefois que proches et secouristes peuvent, sur consigne médicale, réaliser cette mesure avant l’arrivée des secours. La mesure auriculaire du secouriste reste donc l’outil du bilan et de la surveillance ; elle ne remplace pas une décision médicale dans les cas les plus graves.
Refroidir : la conduite à tenir
Dans tous les cas, un refroidissement passif est réalisé sans délai : soustraire la victime à la cause, la placer dans un endroit frais, idéalement climatisé, retirer les vêtements superflus en laissant au minimum les sous-vêtements, et limiter tout effort.
Pour une insolation, un refroidissement actif simple s’ajoute : pulvériser de l’eau à température ambiante, ventiler par un courant d’air ou un ventilateur, appliquer des linges ou des draps imbibés d’eau froide, et positionner de la glace, jamais au contact direct de la peau, au niveau des gros troncs vasculaires (plis de l’aine, aisselles), de la tête et de la nuque.
Pour un coup de chaleur ou une hyperthermie maligne d’effort, le référentiel prescrit un refroidissement actif avancé : immersion totale du corps dans un bain d’eau fraîche, froide ou glacée, tête maintenue hors de l’eau, l’eau la plus froide possible étant recherchée. Un geste technique précis conditionne l’efficacité : remuer activement l’eau autour de la victime, ce qui favorise les échanges thermiques entre l’eau et la peau et évite qu’un morceau de glace immobile ne provoque une brûlure locale par contact prolongé.
Le référentiel assume l’improvisation quand le matériel manque, en des termes qui parlent directement au secouriste de terrain : « en contexte de premiers secours, une improvisation doit être nécessaire pour assurer coûte que coûte un refroidissement actif : baignoire de la personne, bâche plastique, obtenir de la glace chez le voisin ou au bar du coin, demande de renforts, installer la victime dans une petite piscine pour enfants remplie d’eau, l’envelopper dans une bâche contenant de l’eau et de la glace en la faisant doucement osciller, etc. » [6]
Point important : une victime inconsciente qui respire normalement doit bénéficier d’un refroidissement actif de façon urgente, ce refroidissement lui permettant souvent de redevenir consciente rapidement. La surveillance des voies aériennes et de la ventilation reste alors permanente pendant toute la procédure. Seules deux situations excluent l’immersion : l’arrêt cardiaque et les convulsions.
Ce que dit la recherche
Le choix de l’immersion comme méthode de référence n’est pas propre à la doctrine française. Les recommandations européennes de réanimation les plus récentes établissent que pour un patient dont la température dépasse 40,5 °C et qui n’est pas en arrêt cardiaque, la technique de référence de refroidissement est l’immersion dans l’eau la plus froide possible [7]. Sur près de vingt ans de course à pied par forte chaleur au Falmouth Road Race (Massachusetts), 454 cas de coup de chaleur d’exercice traités par immersion en eau froide ont été documentés, avec un taux de survie de 100 % et une vitesse de refroidissement mesurée autour de 0,22 °C par minute [8] et [9]. Seuls 20 % de ces victimes ont finalement nécessité un transfert hospitalier, ce qui illustre l’efficacité d’une immersion bien conduite sur place.
La synthèse publiée par le board arrêt cardiaque de la SFMU en juillet 2026, rédigée après les canicules de mai et juin de cette même année, confirme cette vitesse de décroissance thermique (de l’ordre de 0,2 à 0,3 °C par minute pour une immersion glacée bien conduite) et qualifie l’immersion en eau glacée de « stratégie de refroidissement la plus efficace actuellement disponible », tout en soulignant qu’il s’agit avant tout d’un défi logistique dont le succès repose sur l’anticipation : baignoires portables, eau et glace organisées à l’avance, en interservices.
Quand arrêter le refroidissement
Le référentiel PSE fixe un critère d’arrêt précis, à retenir avant tout : « le refroidissement actif doit se poursuivre jusqu’à la disparition des signes neurologiques et jusqu’à ce que la température corporelle de la victime devienne inférieure à 39 °C ou pendant 15 minutes si la température ne peut être mesurée ». La synthèse SFMU de juillet 2026 converge très précisément avec ce seuil au niveau médical, en recommandant d’extraire le patient du bain lorsque sa température centrale atteint approximativement 38,5 à 39 °C, pour limiter le risque d’hypothermie secondaire, avec surveillance ensuite d’un éventuel rebond thermique.
Un bilan complet est nécessaire avant toute verticalisation ou mobilisation de la victime après l’immersion : les victimes en hyperthermie peuvent présenter une hypotension, notamment liée à la déshydratation, qui s’aggrave à la mise debout et peut aller jusqu’au désamorçage cardiaque.
Si l’état de la victime évolue vers un arrêt cardiaque, un point de sécurité mérite d’être connu de toute équipe équipée d’un défibrillateur : la défibrillation ne doit pas être réalisée pendant que la victime est immergée, en raison du risque électrique pour les intervenants et de l’absence de données suffisantes sur sa sécurité.
Tenir un dispositif de secours sous forte chaleur
La protection des équipes elles-mêmes reste peu documentée dans le référentiel PSE, centré sur la victime. C’est pourtant un enjeu direct pour tout dispositif prévisionnel de secours (DPS) tenu en période de canicule : les mêmes mécanismes physiologiques s’appliquent à l’équipier qu’à la personne secourue. Les retours d’expérience des canicules récentes convergent sur quelques principes simples : privilégier les créneaux du matin et du soir pour les activités les plus exposées, organiser des rotations pour limiter le temps d’exposition continue de chaque équipier, et former en amont les bénévoles à reconnaître chez eux-mêmes les premiers signes (crampes, céphalées, sensation de chaleur).
Côté prévention grand public, la doctrine ORSEC de gestion des chaleurs extrêmes (CHALEX) recommande une hydratation régulière, la recherche d’un lieu frais deux à trois heures par jour, une vigilance renforcée envers les personnes âgées, isolées ou porteuses de pathologies chroniques, et l’appel au 15 en cas de malaise ou de trouble du comportement. Le numéro vert Canicule info service (0 800 06 66 66) complète ce dispositif.
Ce qu’il faut retenir
- La chaleur est une cause de mortalité de masse, largement sous-estimée : plus de 5 700 décès lui ont été attribués sur l’été 2025 en France, dont les trois quarts chez les personnes de 75 ans et plus.
- Trois tableaux cliniques se distinguent par gravité croissante : crampes, insolation, coup de chaleur, ce dernier associant hyperthermie et troubles neurologiques, qui peuvent précéder la mesure de température.
- Le geste qui sauve est le refroidissement, pas le transport : dans le coup de chaleur, l’immersion totale en eau la plus froide possible est la méthode de référence, en France comme dans les recommandations européennes de réanimation.
- Le seuil d’arrêt du refroidissement actif est une température inférieure à 39 °C, ou 15 minutes si la mesure est impossible, avec un bilan complet avant toute mobilisation.
- Seuls l’arrêt cardiaque et les convulsions excluent l’immersion. Une victime inconsciente qui respire normalement doit au contraire être refroidie en urgence.
- Le référentiel PSC citoyen s’arrête au malaise provoqué par la chaleur ; le coup de chaleur, l’immersion et le seuil des 39 °C relèvent du niveau PSE.
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Footnotes
[1] SFMU, board arrêt cardiaque, Arrêt cardiaque et coups de chaleurs : synthèse des recommandations et réflexion, juillet 2026, document complet
[2] Santé publique France, Chaleur et santé, bilan de l’été 2025, bulletin complet
[3] Ministère de l’Intérieur et des Outre-mer, DGSCGC, Référentiel national de compétences de sécurité civile PSE1/PSE2, fiche 08AC05, édition juillet 2026
[4] Ministère de l’Intérieur et des Outre-mer, DGSCGC, Référentiel national Premiers Secours Citoyen (PSC), fiche 02PR05, édition juillet 2026
[5] Ministère de l’Intérieur et des Outre-mer, DGSCGC, Référentiel national de compétences de sécurité civile PSE1/PSE2, fiche 04FT14, édition juillet 2026
[6] Ministère de l’Intérieur et des Outre-mer, DGSCGC, Référentiel national de compétences de sécurité civile PSE1/PSE2, fiche 08FT03, édition juillet 2026
[7] Lott C. et al., European Resuscitation Council Guidelines 2025, Special Circumstances in Resuscitation, Resuscitation, 2025;215, DOI