Kit d’urgence 72h : que dit le retour d’expérience ?

by Frédéric Séguret — 9 August 2026 — 14 min

Du PIMS en France au Bousai japonais en passant par le Notvorrat suisse, la préparation d’un sac d’urgence est recommandée par toutes les doctrines de sécurité civile occidentales. Mais que sait-on réellement de son utilité une fois la catastrophe arrivée ? La recherche scientifique et les rares retours d’expérience disponibles dessinent un tableau nuancé.

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Une recommandation universelle, mais peu évaluée

Le principe des 72 heures d’autonomie repose sur une hypothèse opérationnelle simple : dans les heures qui suivent une catastrophe, les secours doivent prioriser les urgences vitales, et les foyers doivent pouvoir être autonomes en attendant. Ce raisonnement a produit un consensus mondial sur la nécessité d’un kit (eau, nourriture, premiers secours, éclairage, radio), mais ce consensus repose sur l’expérience des professionnels de la sécurité civile, pas sur celle des impliqués, et il n’y a pas de preuve scientifique de son efficacité. Dans aucun des pays cités dans cet article, la constitution d’un kit 72h n’est une obligation légale pour les particuliers. C’est une recommandation partout, avec des degrés d’insistance variables.

Une revue critique publiée en 2016 dans l’American Journal of Public Health pose le constat sans détour : l’efficacité des kits de survie recommandés pendant la période critique post-catastrophe n’a jamais été testée empiriquement [1]. Une étude antérieure, citée dans cette même revue, a comparé 71 listes officielles de contenu de kit publiées aux États-Unis : la seule chose que ces 71 listes ont en commun, c’est l’eau. Le reste (radio, outils, documents, médicaments) varie fortement d’un référentiel à l’autre.

La seule étude qui teste vraiment l’hypothèse

Une étude plus récente comble en partie ce manque. Après l’ouragan Ian (Floride, catégorie 4, 2022), des chercheurs du CDC ont interrogé 1342 foyers pour savoir si posséder un kit d’urgence contenant des médicaments réduisait le besoin de sortir du domicile pour se réapprovisionner en traitement dans les 72 heures suivant l’impact, une sortie potentiellement dangereuse (inondations résiduelles, câbles arrachés, débris). Aucune association claire n’a pu être établie entre la possession d’un tel kit et une réduction de ce besoin de sortie [2]. Les auteurs concluent que leur étude « n’apporte pas la preuve que les kits d’urgence favorisent l’autosuffisance médicale ».

Ce que les gens possèdent vraiment

Au-delà de son efficacité, la simple possession d’un kit reste minoritaire, partout, y compris dans les pays à forte culture du risque.

Taux de possession ou de préparation constatés par pays
Comparaison internationale des taux de foyers déclarant posséder des fournitures ou un kit d’urgence
Pays Taux constaté Source
États-Unis 33 % en 2022, 48 % en 2023 FEMA, enquête nationale
Canada de 18 % à 42 % selon les régions Sondage First Onsite, mai 2025
Japon 32,5 % (étudiants étrangers, 2023) ; 11 % (ville de province, 2014) Deux études distinctes
Nouvelle-Zélande 62 % fournitures de base, 35 % sac prêt, 28 % eau conforme NEMA, juin 2023
Suisse 72 % nourriture 7 jours, environ 30 % eau et solutions sans électricité Agroscope
France aucun baromètre national précis identifié -

Quelques enseignements ne tiennent pas dans un tableau. Au Canada, interrogés sur ce qu’ils emporteraient en urgence plutôt que sur ce qu’ils possèdent [3], les répondants citent en premier les cartes de crédit (54 %), les animaux (51 %) et les documents importants (51 %) ; la nourriture n’arrive qu’à 20 %. En Suisse, la raison la plus citée pour justifier les réserves domestiques n’est pas la peur d’une crise, mais le simple confort de « ne pas avoir à faire ses courses tous les jours ». Et au Japon, seuls 8,8 % des étudiants étrangers ayant un sac préparé avaient inclus de quoi faire ses besoins quand les toilettes sont hors service.

Ainsi, ce n’est pas parce que les populations ont conscience du risque qu’elles se préparent efficacement pour autant. En France, il n’y a pas de données sur la préparation d’un kit, mais on peut penser qu’elle demeure faible, alors même que le rapport 2023 de la Croix-Rouge française sur la résilience de la société française (enquête CREDOC) [4] indique que 74 % des Français se sentent exposés à au moins un risque.

Ce qui se passe vraiment en situation réelle

Les taux de possession ne disent rien de l’usage réel. Sur ce point, dans l’enquête néo-zélandaise citée plus haut (NEMA, juin 2023 [5]), après les inondations survenues quelques mois plus tôt, l’agence est retournée voir les personnes qui avaient déclaré s’être préparées, pour leur demander si elles avaient effectivement utilisé chaque élément pendant la crise, et si cela avait servi.

  • Sac d’évacuation prêt : 62 % de ceux qui en avaient un l’ont utilisé, et 93 % de ceux qui l’ont utilisé l’ont jugé utile.
  • Stock d’eau (9 L/personne) : 56 % d’usage, 86 % de jugement utile.
  • Fournitures d’urgence diverses (nourriture, torche, piles) : 64 % d’usage, 97 % de jugement utile.
  • Plan familial discuté à l’avance : 64 % d’usage, 92 % de jugement utile.

C’est la donnée la plus solide trouvée sur la question initiale : quand les gens utilisent effectivement ce qu’ils ont préparé, ils le trouvent presque unanimement utile. Le point faible n’est donc pas nécessairement l’objet lui-même, mais l’écart entre la préparation déclarée et l’usage réel : entre 33 % et 44 % du matériel préparé ne sert finalement pas, souvent parce que l’événement ne s’est pas déroulé comme prévu, ou que le matériel n’était pas accessible au bon moment.

D’autres retours d’expérience, plus qualitatifs, confirment cet écart entre le kit théorique et le comportement réel.

Lors des grands incendies de Californie (2017-2018), le Los Angeles Times a recueilli des dizaines de témoignages de sinistrés sur ce qu’ils avaient emporté en évacuant [6]. Aucun ne mentionne les objets classiques d’un kit officiel (radio, sifflet, masque anti-poussière). Les priorités réelles : les animaux de compagnie, le téléphone, les papiers d’identité, l’argent liquide, les médicaments en cours. Les regrets exprimés a posteriori portent sur les vêtements et les affaires de toilette, jamais sur l’absence d’un multitool ou d’une lampe torche.

Une étude menée en Inde après les crues éclair de l’Uttarakhand (316 foyers interrogés) [7] montre que la majorité des ménages n’avaient ni nourriture, ni eau, ni trousse d’hygiène au moment d’évacuer, et se sont trouvés totalement dépendants des premiers secours.

Enfin, une étude néo-zélandaise menée sur dix ans à Christchurch (2009, 2013, 2021) [8] montre que la préparation réelle évolue avec le temps et l’expérience vécue : le taux de foyers stockant nourriture et eau est passé de 13,5 % avant les séismes de 2010-2011 à environ 30 % juste après, avant de redescendre à 24,5 % en 2021, une fois le souvenir de la catastrophe estompé. Fait notable : c’est le stockage d’eau spécifiquement qui s’est le plus renforcé après coup, parce que les habitants avaient concrètement vécu des coupures du réseau d’eau de la ville. L’expérience réelle affine le contenu du kit mieux qu’une checklist théorique, mais cet apprentissage s’érode si rien ne vient l’entretenir.

Le kit standard est-il adapté ?

Plusieurs études pointent des besoins réels systématiquement sous-représentés dans les kits, malgré leur présence sur presque toutes les checklists officielles.

Le sanitaire. Après le séisme de Kumamoto (Japon, 2016), une enquête menée par une association spécialisée dans les équipements sanitaires auprès de 101 sinistrés dans 6 centres d’hébergement [9] a demandé quel était le premier inconfort ressenti après le séisme : la réponse n°1, loin devant l’alimentation ou le couchage, est l’accès à des toilettes fonctionnelles (67 %), devant la douche (63 %). Pourtant, l’échantillon d’étudiants étrangers cité plus haut montre que seuls 8,8 % des sacs d’évacuation préparés contenaient un dispositif pour pallier l’absence de toilettes (cet échantillon n’est pas représentatif de la population japonaise dans son ensemble, mais l’écart avec le besoin exprimé est frappant).

Les besoins médicaux chroniques. L’étude sur l’ouragan Ian montre que le kit standard n’est pas adapté à une pathologie chronique.

La nécessité d’une communication inclusive

Les communautés de langue étrangère. Une étude menée en 2025 auprès de 266 réfugiés de cinq communautés réinstallées dans l’Ohio (Afghane, Bhoutanaise, Congolaise, Éthiopienne/Érythréenne, Somalienne) [10] montre de fortes disparités : la communauté bhoutanaise est la plus familière avec les concepts de préparation (33,3 %), quand 41,8 % des Congolais se disent totalement non familiers. Seuls 15,8 % de l’ensemble des répondants se sentent très confiants pour gérer une urgence, et seulement 12,2 % chez les Afghans. La barrière de la langue est citée par 42,3 % des répondants comme obstacle principal à l’accès à l’information de préparation, ce qui rend les recommandations gouvernementales standard largement inaudibles pour ces publics.

Les personnes seules et à mobilité réduite. Une étude américaine menée auprès de 2256 personnes de 50 à 80 ans [11] confirme la vulnérabilité particulière des personnes vivant seules : elles ont significativement moins de chances d’avoir un stock de nourriture et d’eau pour 7 jours ou un kit que les personnes vivant à plusieurs. L’usage d’aides à la mobilité (fauteuil roulant, cannes...) est associé à une moindre confiance dans sa capacité à gérer une coupure de courant de plus de 24 heures.

En France, le PIMS

La doctrine française du kit 72h est établie par le ministère de l’Intérieur. Le Plan Individuel de Mise en Sûreté (PIMS), l’outil de référence [12], structure explicitement la préparation en trois étapes, dont le kit n’est que la seconde : s’informer sur les risques de son environnement et les bons comportements de sauvegarde, se préparer (kit d’urgence compris), puis savoir agir face à la vigilance et à l’alerte. Sur le papier, la doctrine française ne réduit donc pas la préparation à la seule constitution d’un sac. La communication de crise met en revanche surtout en avant le réflexe du kit, l’étape la plus visible et la plus simple à populariser.

infographie kit d’urgence en France

En pratique, aucune étude nationale évaluant l’usage réel des kits pendant une catastrophe n’a été identifiée. Le rapport d’information du Sénat sur les inondations du Nord et du Pas-de-Calais détaille les dommages, les indemnisations et les mesures de soutien aux sinistrés, sans aucune statistique sur la possession ou l’usage de kits d’urgence par les foyers concernés. Les missions d’appui institutionnelles se concentrent, elles, sur les mesures structurelles (batardeaux, urbanisme). L’écart constaté ailleurs, entre la doctrine et le comportement réel, n’est donc, en France, même pas mesuré.

La culture de préparation plutôt que le contenu du sac

Gaël Musquet, météorologue et spécialiste de la prévention des catastrophes naturelles, lui-même sinistré de l’ouragan Hugo en Guadeloupe en 1989, insiste sur un point différent des études précédentes : la résilience se construit moins par le contenu exact d’un sac que par la répétition d’exercices familiaux et collectifs. Dans un entretien accordé à la Croix-Rouge française en 2024 [13], il cite l’exemple du Chili, où la préparation aux tsunamis est construite autour de la cellule familiale, enfants compris : lors d’une alerte tsunami en 2015, 1,1 million de personnes ont été évacuées en 45 minutes. Cette approche recoupe, à sa manière, le constat néo-zélandais : ce qui distingue un kit utile d’un kit qui ne servira jamais n’est pas seulement sa composition, mais le fait d’avoir déjà, mentalement et concrètement, répété ce que l’on ferait le jour où il faudra s’en servir.

La liste officielle, à l’épreuve du retour d’expérience

La liste officielle française du kit d’urgence 72h [14] comprend 14 éléments : radio à piles, trousse de premiers secours, outils de base, nourriture non périssable, vêtements chauds et couverture de survie, lampe de poche, chargeur de téléphone, lunettes de secours, médicaments, argent liquide, eau potable (6 litres par personne), photocopies de documents, doubles des clés, et des jeux. Le site officiel précise que ce même kit doit à la fois permettre de rester chez soi sereinement et servir en cas de départ précipité, sans distinguer les deux usages. Confrontée aux enseignements de cette recherche, cette liste appelle trois remarques.

Premièrement, les items les mieux corroborés par les retours d’expérience (documents, argent liquide, médicaments, chargeur de téléphone) y figurent bien. En revanche, rien n’y indique de dispositif alternatif à l’utilisation de toilettes, alors que c’est, dans le seul retour d’expérience qui mesure précisément ce point (Kumamoto), le premier motif d’inconfort cité. Rien non plus sur le matériel spécifique pour un animal de compagnie (laisse, cage de transport) au-delà de sa nourriture, alors que les animaux arrivent en tête des priorités réelles d’évacuation au Canada et dans les témoignages californiens.

Deuxièmement, deux items de la liste, la radio à piles et les outils de base type couteau multifonctions, n’apparaissent dans aucun des retours d’expérience qualitatifs consultés pour cet article, ni comme priorité d’évacuation, ni comme regret exprimé après coup. Cela ne signifie pas qu’ils sont inutiles, seulement qu’aucune donnée de terrain rassemblée ici ne vient conforter leur place en tête de liste.

Troisièmement, et c’est sans doute le plus concret : la liste officielle ne distingue pas ce qui doit rester à la maison de ce qu’il faut pouvoir emporter avec soi. Six litres d’eau par personne, c’est déjà 18 litres pour un couple, avant même de compter la nourriture, les vêtements chauds et les outils : personne ne part en évacuation rapide avec ce poids sur le dos. Une gourde et un moyen de purifier l’eau seraient plus utiles pour le sac d’évacuation, les bouteilles d’eau étant destinées à rester à la maison.

Une lecture utile du retour d’expérience consiste donc à séparer deux ensembles plutôt qu’à cocher une liste unique.

  • À la maison, pour tenir sur place : l’essentiel de la réserve d’eau et de nourriture pour plusieurs jours, les vêtements chauds, les outils, une réserve de bougies et de briquets.
  • Dans un sac étanche toujours accessible, pour partir vite : les documents (originaux ou copies numérisées), l’argent liquide, les médicaments et ordonnances en cours, un chargeur de téléphone et un power-pack, un chargeur solaire, la couverture de survie, les doubles de clés, une gourde et de quoi purifier l’eau, du papier toilette, du savon, et quelques rations légères pour tenir le temps du trajet, ce qu’il faut pour un animal de compagnie (laisse, sac de transport, gamelle, un peu de nourriture), et des sacs poubelle.

Cette distinction n’a rien d’original en soi, mais elle est rarement affichée aussi clairement que le contenu du sac lui-même.

Changer de perspective

Le sujet n’est d’ailleurs plus seulement une question de sensibilisation volontaire : le référentiel national Premiers Secours Citoyen (PSC) demande explicitement à tout citoyen de s’informer sur les risques et de préparer un kit d’urgence, en renvoyant vers le PIMS, dans son chapitre sur la conduite à tenir en amont de toute crise. Cela signifie que chaque session PSC aborde déjà, au moins brièvement, la question du kit. Pour les formateurs et les cadres des associations agréées qui abordent la préparation aux catastrophes dans leurs sessions ou leur communication, ce constat suggère un changement d’angle. Insister sur l’exhaustivité d’une checklist a moins d’effet démontré qu’insister sur trois points concrets que le retour d’expérience fait ressortir : l’accessibilité du kit au moment précis où il faut partir (pas seulement au fond d’un garage ou d’une cave), la prise en compte des besoins médicaux chroniques du foyer (au-delà de la trousse de premiers secours générique), et la répétition, même informelle, de ce que chacun ferait le jour venu. C’est aussi, dans une session de formation ou de sensibilisation, un moyen de traiter la question sans donner l’impression de vendre une liste de courses.

Ce qu’il faut retenir

  • Aucune étude identifiée dans cette recherche n’a démontré qu’avoir un kit améliore les chances de survie ou d’autosuffisance, mais aucune n’a démontré le contraire non plus : le sujet reste sous-étudié partout dans le monde.
  • Quand les gens utilisent réellement ce qu’ils ont préparé, ils le trouvent presque toujours utile (86 à 100 % selon la Nouvelle-Zélande). Le problème n’est donc pas l’objet, c’est qu’il soit prêt et accessible le moment venu.
  • Les items les plus recommandés (eau, nourriture, radio) sont aussi les mieux intégrés. Les items les plus négligés (palliatif à l’absence de toilettes, médicaments spécifiques, documents, argent liquide) sont pourtant ceux qui reviennent le plus dans les témoignages de terrain.
  • L’accessibilité du kit au moment précis de la crise compte au moins autant que son contenu : un kit parfait mais inaccessible ne sert à rien. Séparer un stock à la maison (lourd, pour tenir sur place) d’un sac léger toujours prêt à partir règle une bonne partie de ce problème.
  • Une vérification du contenu au moins une fois par an (dates de péremption, piles, ordonnances) reste minoritaire dans tous les pays étudiés : c’est le geste le plus simple et le plus souvent négligé. Il est simple à mettre en place avec un rappel automatique dans l’agenda.
  • La préparation matérielle ne remplace pas la préparation comportementale : savoir ce qu’on va faire, l’avoir déjà répété en famille, pèse au moins autant que le contenu du sac.

Footnotes

[3First Onsite Property Restoration, Weather and Property Survey (2ᵉ phase), communiqué de presse «Canadians reveal top priorities when fleeing disasters», diffusé via GlobeNewswire le 1ᵉʳ mai 2025, à l’approche de la Semaine de la préparation aux urgences (4-10 mai 2025).

[7Praveen Maghela, Sudha Arlikatti, Disaster preparedness kits ready or not? Household resilience to flash floods in Uttarakhand, India, Heliyon, Volume 11, Issue 1, 15 janvier 2025, e41446.

[11Sue A Bell et al, Predictors of Emergency Preparedness Among Older Adults, Disaster Medicine and Public Health Preparedness, 2020;15(5):624-630.

[12PIMS

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