Urgences médicales : les femmes sont-elles moins bien prises en charge par les secouristes ?

par Frédéric Séguret — 7 mars 2026 — 23 min

La médecine d’urgence hospitalière a commencé, ces dernières années, à prendre la mesure des biais de genre qui affectent la prise en charge des patientes. Mais qu’en est-il en amont, dans la chaîne préhospitalière non médicalisée, celle qui implique les témoins, les secouristes et les équipes de premiers secours ? La recherche scientifique récente révèle des disparités significatives et documentées, dont certaines ont un impact direct sur la survie. L’arrêt cardiaque est le domaine le mieux étudié : les femmes y reçoivent moins souvent une RCP et une défibrillation par les témoins, et ces écarts se prolongent jusque dans la qualité des soins délivrés par les équipes de secours professionnelles. Les disparités s’étendent également au malaise cardiaque et à l’AVC, où les symptômes féminins sont moins bien reconnus et les traitements moins rapidement initiés. En amont de ces constats, la formation elle-même contribue au problème : le mannequin masculin reste le standard quasi exclusif de l’entraînement à la réanimation. À l’occasion du 8 mars, cette synthèse propose un état des lieux de ces connaissances, examine les facteurs croisés qui aggravent les inégalités, et en tire des implications concrètes pour la formation et la pratique du secourisme en France.

L’essentiel

Les femmes en arrêt cardiaque sont moins bien secourues. Elles ont environ 14 à 27 % de chances en moins de recevoir une RCP par un témoin dans les lieux publics, et 34 % de chances en moins de bénéficier d’un DAE. Cet écart se prolonge chez les secouristes professionnels : réanimation interrompue plus tôt, adrénaline administrée plus tardivement, transport vers un centre spécialisé moins fréquent.

Les freins sont identifiés. Chez les sauveteurs hommes, la crainte d’être accusé de contact inapproprié domine. Chez les sauveteurs femmes, c’est la peur de blesser la victime. S’y ajoute l’idée fausse que l’arrêt cardiaque est une pathologie essentiellement masculine.

Les inégalités dépassent l’arrêt cardiaque. Les femmes présentant un syndrome coronarien reçoivent moins d’aspirine, moins d’ECG, l’appel aux secours est plus tardif. Pour l’AVC, les symptômes féminins — confusion, vertiges, céphalées — sont moins bien détectés par les outils de triage courants comme l’échelle FAST.

La formation contribue au problème. 95 % des mannequins de RCP ont un thorax plat. Quand les secouristes s’entraînent sur un mannequin à morphologie féminine, le placement correct des mains chute de 98 % à 57 % et l’utilisation correcte du DAE de 99 % à 31 %. Ces performances s’améliorent avec l’entraînement.

Que faire concrètement ? Traiter tout arrêt cardiaque de la même façon quel que soit le sexe. Retirer le soutien-gorge pour poser le DAE : c’est un geste de soin. Suspecter un infarctus ou un AVC même devant des symptômes atypiques chez une femme. Évaluer la douleur sur des critères objectifs. Former sur des mannequins à morphologie féminine.

En France, la recherche sur ces biais dans le secourisme non médicalisé est quasi inexistante, même si des rapports vont dans le sens des données internationales. Cela justifie dès maintenant des évolutions dans la formation et la pratique.

Arrêt cardiaque : un écart de prise en charge solidement documenté

C’est le domaine le mieux étudié du préhospitalier non médical. Une revue de portée (méthode de synthèse systématique de la littérature scientifique disponible) publiée dans le Journal of the American Heart Association (Chen et al., 2024) [1], qui a analysé 58 études issues de quatre bases bibliographiques internationales, conclut que dans 59 % des cas, les femmes en arrêt cardiaque extrahospitalier (ACEH) sont moins susceptibles de recevoir une réanimation cardio-pulmonaire (RCP) par un témoin, ou reçoivent un type de RCP associé à de moins bons résultats. Seules 36 % des études ne trouvent pas de différence significative, et 5 % seulement rapportent un avantage pour les femmes.

L’étude fondatrice de Blewer et al. (2018, Circulation) [2], portant sur plus de 19 000 arrêts cardiaques extrahospitaliers du registre Resuscitation Outcomes Consortium (2011-2015), avait mis en évidence que les hommes avaient 27 % de chances supplémentaires de recevoir une RCP par témoin dans les lieux publics et 23 % de chances supplémentaires de survie. Une analyse plus récente de l’Université Duke, portant sur plus de 309 000 cas répartis dans 47 États américains (2013-2019), a confirmé que les femmes étaient 14 % moins susceptibles de recevoir une RCP et une défibrillation par un témoin, indépendamment de la composition ethnique du quartier.

En Europe, une étude publiée dans l’European Heart Journal (2019) [3] a abouti à des conclusions convergentes : les femmes sont moins souvent réanimées par les témoins et présentent des taux de survie plus faibles à chaque étape de la chaîne de survie, qu’il s’agisse de la reprise d’activité cardiaque spontanée, de l’admission hospitalière ou de la sortie vivante de l’hôpital. Les femmes ont moins de chances de recevoir une RCP par un témoin que les hommes, y compris lorsque l’arrêt cardiaque était survenu devant témoin. L’écart de survie s’explique principalement par un taux plus faible de rythme initial choquable, dont les causes pourraient en partie être expliquées par une reconnaissance plus tardive de l’arrêt circulatoire.

Défibrillation par les témoins : un écart encore plus prononcé

Les disparités s’étendent à l’utilisation du défibrillateur automatisé externe (DAE). L’analyse de la base NEMSIS (National EMS Information System, le registre national américain des interventions de secours) portant sur plus d’un million de cas montre que les hommes sont 34 % plus susceptibles de bénéficier d’un DAE appliqué par un témoin.

Thompson et al. (2025, Prehospital Emergency Care) [4] ont étudié plus de 3 000 arrêts cardiaques à Portland et trouvé que les chances d’application d’un DAE avant l’arrivée des secours étaient significativement plus élevées pour les hommes. L’écart était particulièrement marqué lorsque le DAE était appliqué par les forces de l’ordre. De surcroît, le délai entre l’arrivée des secours et la première défibrillation était plus long pour les femmes, de l’ordre de 49 secondes supplémentaires. Ce résultat est notable car il montre que la disparité ne concerne pas uniquement les témoins profanes mais touche aussi des intervenants formés (forces de l’ordre, voire EMS eux-mêmes dans le délai de défibrillation), ce qui renforce l’hypothèse de biais implicites liés au genre dans la prise en charge de l’arrêt cardiaque.

Une méta-analyse de 2025 de portée mondiale (Catalisano et al., Resuscitation Plus) [5] confirme que les femmes ont moins de chances de bénéficier d’un DAE lors d’un arrêt cardiaque.

Pourquoi cette réticence à réanimer les femmes ?

Perman et al. (2019, Circulation) [6] ont identifié trois grandes perceptions publiques expliquant ce phénomène : la sexualisation du corps féminin, qui crée un malaise lors du contact thoracique nécessaire à la RCP ; la perception des femmes comme fragiles et susceptibles d’être blessées par les compressions ; et les idées fausses sur les femmes en détresse médicale aiguë, l’arrêt cardiaque restant associé dans l’esprit du public à une pathologie essentiellement masculine.

Shelton et al. (2024, Circulation : Cardiovascular Quality and Outcomes) [7] ont affiné ces résultats en montrant que les obstacles diffèrent selon le genre du sauveteur potentiel :
 lorsque le sauveteur est un homme, la crainte d’être accusé d’agression sexuelle ou de toucher inapproprié domine ;
 lorsque le sauveteur est une femme, c’est la peur de blesser la victime qui prédomine.

Une revue de portée de 2025 (Resuscitation Plus) [8] est consacrée à la question du retrait du soutien-gorge pour la pose des électrodes du DAE. Les auteurs constatent un vide scientifique : il n’existe quasiment aucune étude clinique évaluant l’interférence réelle d’un soutien-gorge avec la défibrillation, et les mises en garde des fabricants et des organismes de formation ne reposent pas sur des données probantes. En revanche, le placement correct des électrodes — l’une sous la clavicule droite, l’autre sous l’aisselle gauche — impose en pratique un accès direct au thorax, ce qui rend le retrait du soutien-gorge nécessaire dans la plupart des cas. Ce vide de connaissances, combiné au malaise entourant le geste, contribue potentiellement à la sous-utilisation du DAE sur les femmes. En simulation, les mannequins féminins étaient nettement moins complètement déshabillés que les masculins (42 % contre 92 %), et les sauveteurs hommes retiraient encore moins les vêtements du mannequin féminin que les sauveteurs femmes (13 % contre 67 %). Les raisons invoquées : normes sociales, pudeur et méconnaissance de la nécessité du geste.

Qualité de la réanimation par les équipes de secours

Les disparités ne se limitent pas aux témoins. Delardes, Nehme et al. (2024, Journal of the American Heart Association) [9] ont analysé la qualité de réanimation par les paramedics de l’État de Victoria (Australie, 2019-2023) à partir de données objectives de défibrillateurs. Bien que la qualité des compressions thoraciques ne différait pas selon le sexe, les femmes recevaient l’adrénaline plus tardivement (8 minutes contre 7 minutes pour les hommes), un ECG 12 dérivations plus tard, et les tentatives de réanimation étaient plus courtes en l’absence de reprise de circulation spontanée. La réanimation était interrompue près de 5 minutes plus tôt pour les femmes décédées sur place (médiane 14 contre 24 minutes). Les femmes étaient également 33 % moins susceptibles d’être transportées vers un centre tertiaire de cardiologie interventionnelle.

Mumma et Umarov (2016, Resuscitation) [10], sur plus de 15 000 patients en arrêt cardiaque, ont montré que les femmes étaient moins susceptibles de recevoir un abord vasculaire réussi, de recevoir de l’adrénaline, et de bénéficier d’un traitement anti-arythmique. Les délais entre le dispatch et les premières interventions sur place (analyse du rythme, début du massage cardiaque) étaient également plus longs pour les femmes.

Syndrome coronarien et douleur thoracique : des traitements inégaux

Les disparités ne se limitent pas à l’arrêt cardiaque. Pour les douleurs thoraciques et le syndrome coronarien aigu (SCA), la littérature montre de façon convergente que les femmes reçoivent moins de traitements préhospitaliers conformes aux recommandations.

Une revue systématique rapide de 2024 (de Banke Munday et Whitley, 9 études, plus de 3,1 millions de patients dans 5 pays) [11] conclut que les femmes sont plus susceptibles de subir des délais préhospitaliers et tendent à être moins susceptibles de recevoir un électrocardiogramme (ECG), de l’aspirine, de la trinitrine et des antalgiques.

Lewis et al. (2019, Women’s Health Issues) [12], sur environ 2,4 millions d’activations pour douleur thoracique issues de la base NEMSIS, ont montré que pour 100 activations par des femmes, 2,8 de moins recevaient de l’aspirine par rapport aux hommes. L’écart le plus important concernait le transport en urgence avec avertisseur sonore et gyrophares : les femmes étaient significativement moins susceptibles d’en bénéficier.

En France, l’étude CLOC’AGE [13], portant sur 24 662 patients atteints de STEMI (infarctus avec sus-décalage du segment ST, une forme grave nécessitant une reperfusion en urgence) en Île-de-France entre 2003 et 2017, met en évidence un délai médian entre le début de la douleur et l’appel aux secours (pain-to-call, c’est-à-dire le temps écoulé entre l’apparition des symptômes et la décision d’appeler le 15 ou le 112) significativement plus long chez les femmes (79 minutes contre 55 minutes chez les hommes), et ce à tous les moments de la journée.

D’autres registres français (ORBI en Bretagne, Greater Paris PCI Registry) confirment que le sexe féminin est associé à une mortalité plus élevée après STEMI, ce qui suggère des inégalités persistantes dans l’ensemble de la chaîne de soins.

Ces disparités dans la prise en charge du syndrome coronarien s’inscrivent dans un schéma plus large de sous-estimation de la douleur féminine en contexte préhospitalier. Une revue rapide de 2024 (Dahoud, Australasian Journal of Paramedicine) [14], portant sur 13 études issues de systèmes anglo-saxons où les paramedics disposent de protocoles médicamenteux autonomes, montre que dans la majorité des cas, les femmes sont moins susceptibles de recevoir des antalgiques, en particulier des opioïdes, à score de douleur égal. Ce schéma — mêmes scores, moins de traitement — est cohérent avec l’hypothèse d’un biais implicite dans l’évaluation de la douleur selon le genre. Si l’administration de médicaments antalgiques relève en France du médecin et non du secouriste, le biais de perception qui sous-tend ces résultats n’a aucune raison de s’arrêter aux frontières professionnelles : il peut tout aussi bien influencer, en amont de la médicalisation, l’évaluation de la gravité, le degré d’urgence ressenti et la priorisation du transport.

AVC : des symptômes féminins moins bien reconnus

La méta-analyse SESAME (Wells et al., 2025, Stroke) [15], incluant 16 études et près de 1,2 million de patients, établit que les femmes sont moins souvent correctement identifiées comme suspectes d’accident vasculaire cérébral (AVC) par les services de secours. Dans le sous-groupe des études ne recrutant que des patients avec suspicion préhospitalière d’AVC, le déficit est encore plus marqué.

Cette sous-reconnaissance s’explique en partie par le fait que les femmes présentent plus souvent des symptômes dits « non FAST » : troubles de la conscience, confusion, fatigue, céphalées ou symptômes vagues, moins bien détectés par les échelles de dépistage préhospitalier. L’échelle FAST (Face, Arm, Speech, Time, soit visage, bras, parole, temps), largement utilisée en préhospitalier pour détecter les AVC, se concentre sur trois signes moteurs et de langage facilement repérables : asymétrie du visage, faiblesse d’un bras, troubles de la parole. Le Cincinnati Prehospital Stroke Scale (CPSS) repose sur des critères similaires. Ces outils, efficaces pour les présentations « classiques », peuvent sous-détecter les tableaux plus fréquents chez les femmes. Une méta-analyse de 21 études observationnelles a identifié que 26 % des patients AVC manqués par les services de secours présentaient des symptômes non-FAST.

Une étude danoise récente (2026, BMC Neurology) [16] confirme que les AVC non identifiés en phase préhospitalière étaient plus fréquemment associés au sexe féminin, ainsi qu’à l’âge avancé, au fait de vivre seul et à des présentations moins typiques, notamment des symptômes non couverts ou mal détectés par les outils de triage de type FAST.

En Suisse, l’étude du registre ASTRAL (CHU Vaudois, Lausanne, 2003-2020) [17] a montré que la non conformité aux stéréotypes de genre était associé à un surrisque de non-identification de l’AVC en phase préhospitalière chez les femmes comme chez les hommes.

Au Canada francophone, les documents de Cœur et AVC Canada [18] montre que les inégalités de genre en santé cardiaque et cérébrale sont systémiques : elles traversent la recherche, la formation, le diagnostic, le traitement et le suivi. Elles ne se réduisent pas à des différences biologiques mais résultent de l’interaction entre le sexe, le genre et les déterminants sociaux.

Quand les facteurs de vulnérabilité se cumulent

Une partie des écarts observés entre hommes et femmes s’explique par des facteurs cliniques et situationnels. Les femmes en arrêt cardiaque sont en moyenne plus âgées que les hommes, présentent moins souvent un rythme choquable (c’est-à-dire un rythme cardiaque susceptible d’être corrigé par un choc électrique du DAE, ce qui réduit les chances de récupération) et font plus souvent un arrêt au domicile, où la RCP par les témoins est globalement moins fréquente quel que soit le sexe de la victime. Une étude menée au Qatar (Awad et al., 2023) [19] illustre bien le poids de ce facteur situationnel : la disparité brute de RCP par les témoins en défaveur des femmes (29 % contre 35 %) disparaît entièrement après ajustement pour le lieu de l’arrêt. Les auteurs l’attribuent au fait que les femmes, en raison des normes socioculturelles, sont plus souvent victimes d’un arrêt cardiaque au domicile.

Toutefois, ces facteurs confondants n’expliquent pas la totalité des disparités. Plusieurs études à grande échelle trouvent des écarts persistants après ajustement statistique, et d’autres montrent que le biais de genre interagit avec d’autres formes d’inégalité pour en amplifier les effets. Les données du registre américain CARES (Chan et al., 2024) [20], portant sur plus de 623 000 arrêts cardiaques, montrent que même lorsque la RCP par les témoins est effectivement pratiquée, son association avec la survie est plus faible chez les femmes et chez les personnes noires, avec un effet cumulatif pour les femmes noires. Dans le domaine de l’analgésie d’urgence, Wimbish et al. (2022) [21] ont montré que les femmes et les patients issus de minorités ethniques recevaient significativement moins d’opioïdes à caractéristiques cliniques comparables, confirmant que le genre et l’origine ethnique constituent des facteurs de sous-traitement qui se renforcent mutuellement.

Les disparités géographiques ajoutent une dimension supplémentaire. La probabilité d’utilisation du DAE par un témoin diminue fortement en zone suburbaine et rurale, où les femmes — plus souvent seules au domicile et plus éloignées des secours — cumulent un désavantage de genre et un désavantage territorial.

Le contexte français : un angle mort de la recherche, mais des signaux convergents

La recherche française sur les biais de genre spécifiquement dans le préhospitalier non médicalisé (secouristes, sapeurs-pompiers, ambulanciers) est quasi inexistante. Les données françaises disponibles portent essentiellement sur la chaîne médicalisée (SAMU-SMUR) et sur les urgences hospitalières.

Il n’existe pas, à ce jour, de publication documentant un biais systématique de genre dans les décisions du Centre 15 en matière de dispatch (niveau de réponse, envoi ou non d’un SMUR, délai de décrochage). Il n’existe pas davantage de données publiées spécifiques aux interventions des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) ou des associations agréées de sécurité civile (AASC) sous l’angle du genre. A notre connaissance, ni la DGSCGC ni les SDIS ne publient des données genrées sur les actes techniques et les délais de prise en charge.

Néanmoins, un faisceau de données institutionnelles récentes dessine un tableau convergent avec la littérature internationale. L’Académie nationale de médecine a publié en 2025 un rapport montrant que les femmes atteintes d’un infarctus du myocarde sont prises en charge avec un retard moyen de 30 minutes avant le premier contact médical, avec un délai plus long jusqu’à la revascularisation coronaire et une mortalité hospitalière de 9,6 % chez les femmes contre 3,9 % chez les hommes [22].

Le rapport 2025 de la Défenseure des droits sur les discriminations dans les parcours de soins identifie une sous-évaluation systématique de la douleur des femmes à toutes les étapes du parcours de soins [23]. Ce même rapport documente des effets cumulatifs lorsque le genre féminin se combine avec une origine perçue comme étrangère : la douleur est alors plus souvent renvoyée à de l’anxiété ou à une exagération supposée, avec des conséquences parfois graves sur les délais de prise en charge.

L’enquête Ipsos pour la Fédération hospitalière de France (2025) confirme que les biais sexistes impactent significativement les diagnostics et les soins, avec des retards de prise en charge et des symptômes minimisés [24].

Ces données, bien qu’elles portent principalement sur la chaîne médicalisée et hospitalière, renforcent la plausibilité de biais analogues en amont, dans la chaîne non médicalisée. Les biais implicites mis en évidence par la recherche internationale ne sont pas propres à une catégorie de professionnels : ils relèvent de mécanismes cognitifs façonnés par les représentations collectives de l’urgence cardiaque et par une formation qui, à tous les niveaux, a longtemps pris le corps masculin comme référence unique. Reconnaître l’existence vraisemblable de ces biais est une condition préalable pour les corriger.

Formation : le « mannequin homme » comme standard par défaut

La formation des secouristes contribue à perpétuer ces disparités, principalement par omission. Une étude observationnelle publiée dans Health Promotion International (2024) [25] a analysé les mannequins de RCP disponibles sur le marché mondial : 95 % d’entre eux présentent un thorax plat, sans aucune morphologie féminine. Sur les 20 mannequins identifiés auprès de 9 fabricants, un seul possédait des seins, et un autre disposait d’un accessoire amovible simulant des seins.

Des travaux expérimentaux récents (Herrero-Izquierdo et al., Nurse Education in Practice, 2025) [26] montrent que lorsque des étudiants s’exercent sur un torse féminin avec seins, on observe des délais de début de RCP plus longs (14 contre 9 secondes), un mauvais placement des mains (57 % contre 98 % de placement correct) et une chute de l’utilisation correcte du DAE (31 % contre 99 %). Après réentraînement sur le torse féminin, ces performances s’améliorent sans toutefois rejoindre celles obtenues sur mannequin standard.

Plusieurs initiatives visent à intégrer une représentation féminine dans la formation à la RCP. Le projet Womanikin [27], un gilet en néoprène avec seins en silicone conçu par l’agence Joan Creative pour s’adapter sur tout mannequin standard, a ouvert la voie dès 2019. Indépendamment, une équipe du MIT a développé un accessoire mammaire en silicone moulé, compatible avec les DEA. L’essai associé, publié dans le Journal of Emergency Medical Services (2024) [28], montre que les stagiaires ayant pratiqué avec ce dispositif déclarent une aisance à pratiquer la RCP sur des femmes près de deux fois supérieure à celle du groupe contrôle.

Les recommandations internationales évoluent

Les recommandations 2025 de l’European Resuscitation Council (ERC) [29] pour la formation à la réanimation recommandent désormais explicitement l’utilisation de mannequins diversifiés, adaptés au sexe, à l’origine ethnique et à l’âge, lorsqu’ils sont disponibles. Les recommandations 2025 de l’American Heart Association (AHA) [30] consacrent un chapitre nouveau aux disparités dans les résultats de l’arrêt cardiaque, soulignant les principes de justice et d’équité dans la délivrance des soins. Ces recommandations préconisent d’aborder les barrières liées au genre dans les formations : crainte du contact thoracique, peur d’accusation, stéréotypes sur le risque cardiaque des femmes.

En France, les référentiels nationaux PSE1 et PSE2 (recommandations de la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, DGSCGC, édition 2024) [31] définissent les conduites à tenir de manière universelle sans distinction de sexe pour les techniques de réanimation. La RCP ne diffère effectivement pas techniquement entre hommes et femmes, et ce choix est cliniquement fondé. Néanmoins, aucune mention explicite n’est faite dans ces référentiels des différences de présentation clinique liées au sexe (symptômes d’infarctus dits « atypiques », symptômes non-FAST d’AVC), des biais implicites de genre, ou de l’importance de s’entraîner sur des mannequins à morphologie féminine. Le PSE traite la femme essentiellement comme une femme potentiellement enceinte, avec des adaptations pertinentes (position latérale gauche, compressions thoraciques en cas de désobstruction, vigilance traumatique et électrique), mais présente un angle mort significatif sur les spécificités cardiovasculaires féminines et la gestion de la pudeur lors de la mise en place d’un DAE.

Recommandations pour la formation et la pratique

Sur la base de cette synthèse, plusieurs axes d’amélioration se dégagent pour les acteurs du secourisme français.

En matière de formation, il apparaît souhaitable d’intégrer dans les référentiels PSE1, PSE2 et PSC les différences de présentation clinique liées au sexe pour l’infarctus du myocarde (douleurs thoraciques moins typiques, nausées, dyspnée, douleur dorsale, fatigue isolée) et l’AVC (symptômes non-FAST : confusion, vertiges, céphalées, altération de la conscience). Il conviendrait également de sensibiliser les formateurs et les secouristes aux biais implicites de genre par des discussions de cas cliniques féminins et des exercices d’auto-réflexion sur les stéréotypes.

En matière de matériel pédagogique, suivre les recommandations ERC 2025 en introduisant des mannequins à morphologie féminine (ou des dispositifs de type Womanikin) dans les formations au secourisme paraît justifié par le niveau de preuve disponible. L’objectif est de normaliser le contact avec un thorax féminin et de réduire les hésitations documentées lors des situations réelles.

En matière de pratique opérationnelle, les messages clés à retenir pour les secouristes sont les suivants. Tout arrêt cardiaque suspect doit être traité de la même façon, quelle que soit l’apparence de genre de la victime. Le retrait du soutien-gorge est un geste nécessaire et approprié pour la pose du DAE. En cas de douleur thoracique chez une femme, les mêmes protocoles doivent être appliqués avec la même rigueur qu’un tableau « typique » chez un homme. En cas de déficit neurologique aigu chez une femme, il convient de se méfier des symptômes non-FAST et d’abaisser le seuil de suspicion d’AVC. Pour la gestion de la douleur, il est essentiel de se fonder sur l’intensité rapportée et les critères objectifs plutôt que sur des jugements implicites sur la « tolérance » supposée des patientes.

En matière de campagnes publiques, il serait utile de développer des messages expliquant que la RCP et le DAE s’appliquent identiquement quel que soit le sexe de la victime, et qu’un arrêt cardiaque peut toucher n’importe qui.

Enfin, en matière de recherche, la priorité est de lancer des études spécifiques dans le contexte français, impliquant les SDIS, les associations agréées de sécurité civile, les ambulanciers privés et les centres de régulation SAMU, afin de documenter l’étendue réelle des disparités et de tester des interventions correctives.

À retenir

Les inégalités de genre dans le secours préhospitalier ne résultent pas d’une malveillance des intervenants, mais d’une « culture de l’omission » : le corps masculin reste le standard anatomique et clinique dans la formation, les mannequins, les algorithmes de triage et les représentations collectives de l’urgence cardiaque. L’enjeu est double : dé-sexualiser le geste technique (masser un thorax féminin est un geste de soin, pas un contact inapproprié) et re-sexualiser le bilan secouriste (reconnaître que les pathologies cardiovasculaires et neurologiques ne se manifestent pas toujours de la même façon chez les femmes et chez les hommes).

En l’état actuel des connaissances, ne rien faire revient à laisser perdurer des inégalités documentées par un corpus scientifique solide. Les actions les plus simples, qui consistent à rendre visibles les différences de présentation, à corriger les stéréotypes en formation, à diversifier les mannequins de RCP et à standardiser les gestes selon des critères objectifs, sont d’ores et déjà justifiées par le niveau de preuve disponible.

Notes

[1Chen C et al. « Global Sex Disparities in Bystander CPR After OHCA : A Scoping Review. » J Am Heart Assoc. 2024 ;13(18):e035794.

[2Blewer AL et al. « Gender Disparities Among Adult Recipients of Bystander CPR in the Public. » Circ Cardiovasc Qual Outcomes. 2018 ;11:e004710.

[3Blom MT et al. « Women have lower chances than men to be resuscitated and survive out-of-hospital cardiac arrest », European Heart Journal, 2019, Volume 40, Issue 47, pages 3824–3834.

[5Catalisano G et al. « Association between bystander CPR and patient sex. » Resuscitation Plus. 2025.

[6Perman SM et al. « Public Perceptions on Why Women Receive Less Bystander CPR Than Men. » Circulation. 2019 ;139:e1054-e1062.

[7Shelton SK et al. « Examining the Impact of Layperson Rescuer Gender on the Receipt of Bystander CPR for Women. » Circ Cardiovasc Qual Outcomes. 2024 ;17(4):e010249.

[8Nørskov AS et al ; International Liaison Committee on Resuscitation Basic Life Support Task Force. « Removal of bra for pad placement and defibrillation – A scoping review. » Resuscitation Plus. 2025 ;22:100885.

[9Delardes B, Nehme E et al. « Sex Disparities in Resuscitation Quality Following OHCA. » J Am Heart Assoc. 2024 ;13:e033974.

[10Mumma BE, Umarov T. « Sex differences in the prehospital management of out-of-hospital cardiac arrest. » Resuscitation. 2016 Aug ;105:161–164.

[12Lewis JF et al. « Gender Differences in the Quality of EMS Care Nationwide for Chest Pain and OHCA. » Women’s Health Issues. 2019 ;29(2):116-124.

[13Étude CLOC’AGE. « Effect of age, gender, and time of day on pain-to-call times in patients with acute STEMI. » Emergencias. 2021 ;33(3):181-186.

[14Dahoud S, Simpson P, Naidoo N. « Influence of patient sex on pain management practices in Paramedicine : A rapid review. » Australasian J Paramedicine. 2024.

[15Wells B et al. « Sex Differences in Prehospital Stroke Medicine (SESAME). » Stroke. 2025.

[16Gude MF, Nisgaard LB, Damgaard D, et al. « Factors associated with missed stroke diagnosis in prehospital triage : a single-center cohort study. » BMC Neurology, 2026

[17Barras C et al. « Sex and Gender Disparities in Missed Acute Ischemic Stroke : A Nested Case-Control Study. » Clinical and Translational Neuroscience. 2025 ;9(2):22.

[19Awad E et al. « Provision of bystander CPR for out-of-hospital cardiac arrest in the Middle East : a retrospective gender-based analysis. » International Journal of Emergency Medicine. 2023 ;16(1):63.

[20Chan PS et al ; CARES Surveillance Group. « Race and Sex Differences in the Association of Bystander CPR for Cardiac Arrest. » Circulation. 2024 Aug 27 ;150(9):677–686.

[23Défenseure des droits. Prévenir les discriminations dans les parcours de soins. Rapport, avril 2025. Ce rapport documente notamment les effets de stéréotypes liés à l’origine perçue des patients — parfois désignés dans la littérature sociologique sous le terme de « syndrome méditerranéen » sur la sous-évaluation de la douleur et les retards de prise en charge.

[24Enquête Ipsos pour la Fédération hospitalière de France. « Santé des femmes : quand les biais sexistes compromettent la santé des femmes. » 2025.

[25Szabo RA et al. « CPR training as a gender and rights-based healthcare issue. » Health Promotion International. 2024 ;39(6):daae156.

[26Herrero-Izquierdo L et al. « Female anatomical manikins in basic life support training. » Nurse Education in Practice. 2025.

[28Kim RT et al. « Implementation of a Breast Adjunct for CPR Training Manikins Increased Reported Comfort in Performing CPR on Women. » site du Journal of Emergency Medical Services (JEMS). 9 octobre 2024

[29Recommandations ERC 2025 – Education for Resuscitation. Resuscitation. 2025.

[30Recommandations AHA 2025 – Guidelines for CPR and ECC. Circulation. 2025.

[31DGSCGC, ministère de l’Intérieur. Recommandations PSE 2024.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.