Le traumatisme vicariant : comprendre et prévenir ce risque invisible du secouriste

par Frédéric Séguret — 23 décembre 2025 — 12 min

Forme méconnue de souffrance psychologique, le traumatisme vicariant touche près de 70 % des professionnels du soin et du secours selon une enquête récente de la Délégation interministérielle à l’aide aux victimes (DIAV). Comment le distinguer d’autres troubles ? Comment le reconnaître chez soi et chez ses équipiers ? Comment s’en protéger au quotidien ? Le point sur ce phénomène insidieux qui transforme progressivement ceux qui aident les autres.

Un traumatisme par contamination

Le terme « vicariant » vient du latin vicarius, qui signifie « qui remplace ». Le traumatisme vicariant désigne un traumatisme par procuration qui ne résulte pas de l’exposition directe aux éléments physiques d’un événement, mais de l’engagement empathique avec les récits des personnes ayant directement vécu les événements. Ce concept, théorisé dans les années 1990 par les psychologues américaines Laurie Anne Pearlman et Karen Saakvitne, décrit un phénomène qui s’insinue insidieusement chez les intervenants en contact avec des victimes.

Comme le précise le référentiel PSE, le secouriste « exposé de manière répétée et chronique aux horreurs vécues par les victimes d’événements traumatisants risque de développer la conviction d’un monde dangereux ». Il peut alors vivre avec la peur d’être mis en danger et voir apparaître des symptômes proches de ceux du stress post-traumatique.

Une des conséquences majeures du traumatisme vicariant est ce changement qui conduit le secouriste à adopter une vision du monde perçue comme moins juste, érodant un certain espoir envers son engagement et plus largement envers le monde qui l’entoure. Cette transformation, qui transcende les simples réactions émotionnelles et l’épuisement, différencie clairement le traumatisme vicariant d’autres formes de souffrance professionnelle.

Ce qui distingue le traumatisme vicariant des autres troubles

Distinguer clairement le traumatisme vicariant de concepts voisins n’est pas simple, mais permet d’assurer une prise en charge adéquate. Ces concepts, bien que parfois utilisés de manière interchangeable, décrivent des phénomènes distincts.

La différence fondamentale avec le TSPT réside dans la nature de l’exposition. Le déclencheur du TSPT est « une exposition répétée ou extrême à des détails horribles d’un événement traumatisant », applicable notamment aux premiers intervenants confrontés directement à des scènes de violence extrême. En revanche, le traumatisme vicariant résulte de l’engagement empathique avec les récits, non de l’exposition directe aux éléments physiques.

Il faut donc distinguer être exposé à la narration d’un trauma et vivre soi-même un événement traumatique. L’un des symptômes les plus courants du trauma, ce sont les répétitions traumatiques qui sont de nature sensorielle. En revanche, les professionnels exposés aux récits traumatiques n’ont pas entendu ou vu les faits, ils les imaginent, ils ont des ruminations. Ce n’est pas du tout le même mécanisme.

La différence avec le burnout est également importante. Le burnout est un phénomène professionnel résultant d’un stress chronique non résolu, se manifestant par trois symptômes principaux : fatigue intense, cynisme ou détachement vis-à-vis de son activité, et baisse de performance. Ce type de réaction se développe sous l’effet de charges de travail prolongées et d’attentes irréalistes. Bien que les manifestations du burnout diffèrent des réactions du traumatisme vicariant, ces deux types de réactions peuvent néanmoins coexister.

La différence avec la fatigue de compassion tient à la nature du mécanisme. L’usure de compassion décrit un affaiblissement des capacités professionnelles consécutif à l’exposition à la souffrance d’autrui : fatigue, épuisement émotionnel, sentiment d’isolement. À l’inverse du traumatisme vicariant, issu de l’engagement répété dans les récits traumatisants, la fatigue de compassion découle davantage de l’usure et de l’épuisement émotionnel à long terme.

La psychologue Pascale Brillon, spécialiste du sujet, distingue trois postures dans l’accompagnement : la posture empathique (la posture idéale), la posture sympathique (où l’on se laisse trop absorber) et la posture de distanciation. Elle précise : « À la différence de la posture d’empathie, la posture sympathique serait le signe d’un engagement excessif envers la personne aidée. La sympathie entrave le lien d’aide et rend vulnérable au traumatisme vicariant. »

Les signes spécifiques à reconnaître chez soi

Le traumatisme vicariant présente des manifestations caractéristiques. Il est normal, dans une mission difficile, d’avoir parfois un coup de mou ou de se poser des questions. L’important est que ces états soient passagers et pas trop intenses. En revanche, certains signes doivent alerter lorsqu’ils s’installent dans la durée.

Une sur-identification avec les victimes peut se manifester par une transposition de ce qu’il a entendu sur lui-même ou ses proches, ou par une projection excessive de son propre rôle de sauveteur. Le secouriste se retrouve « collé » à l’histoire, investi et engagé personnellement de manière inadaptée. Ce phénomène est amplifié lorsque le récit de la victime partage des caractéristiques communes avec la vie du secouriste, créant un effet miroir qui accentue le risque.

Des préoccupations envahissantes concernant les victimes en dehors des interventions apparaissent. Le secouriste continue de penser aux situations rencontrées, a du mal à trouver le sommeil, se refait le déroulé des interventions. Ces pensées ne sont pas des flashbacks sensoriels comme dans le TSPT, mais des ruminations, des reconstructions imaginaires qui peuvent néanmoins être très perturbantes.

Des comportements d’évitement se développent progressivement. Le secouriste peut éviter d’écouter certains récits, certains lieux ou situations qui lui rappellent les interventions difficiles. Il peut aussi développer une distanciation ou un engourdissement émotionnel.

Des sentiments de culpabilité, de honte ou de doute sur ses compétences apparaissent. Le secouriste peut se sentir impuissant face à la souffrance, remettre en question sa capacité à aider efficacement.

Une implication émotionnelle excessive suivie d’un détachement après surcharge émotionnelle. Ce cycle d’engagement excessif puis de retrait peut devenir récurrent.

Une vision du monde qui s’assombrit progressivement. Le secouriste développe des croyances négatives sur le monde, sur la nature humaine, sur la justice. Cette transformation des croyances fondamentales est caractéristique du traumatisme vicariant et le différencie de la simple fatigue.

De la colère, de la rage ou de la tristesse face aux souffrances des victimes, qui persistent au-delà de l’intervention et colorent le quotidien.

Détecter les signes chez un équipier

Pour les chefs d’équipe et les secouristes expérimentés, savoir repérer les signes de souffrance chez un coéquipier constitue une compétence essentielle. Le référentiel PSE recommande d’identifier au sein de l’équipe la présence potentielle de manifestations émotionnelles intenses, une perte de capacité ou de réflexe, des réactions inhabituelles non adaptées à la situation, ou des réactions physiques inattendues.

Il convient de porter une attention particulière à la dynamique d’équipe : une tension inhabituelle, une gêne ou un malaise collectif peuvent être révélateurs. L’isolement de certains équipiers, un silence inhabituel, des regards fuyants ou au contraire une agitation excessive, un trop-plein d’excitation ou de colère, un désarroi voire un abattement sont autant de signaux d’alerte.

Sur le plus long terme, certains changements progressifs doivent alerter : une tendance croissante au cynisme, un désengagement progressif, des difficultés de concentration, une irritabilité inhabituelle, ou des propos traduisant une vision du monde devenue très négative.

L’enquête de la DIAV révèle que les victimes d’un traumatisme vicariant s’en ouvrent à leurs proches ou leurs collègues mais rarement à leur hiérarchie. Ce constat souligne l’importance d’une vigilance bienveillante entre pairs.

Comprendre les mécanismes pour mieux se protéger

Pascale Brillon, professeure au département de psychologie à l’Université de Québec à Montréal et spécialiste du trouble de stress post-traumatique, a identifié plusieurs mécanismes qui expliquent le développement du traumatisme vicariant. Comprendre ces mécanismes permet de mieux cibler les stratégies de protection.

Le poids de la surcharge émotionnelle décrit le poids cumulatif de la détresse absorbée par les secouristes. L’exposition répétée aux récits traumatisants érode progressivement les frontières émotionnelles. Cette vulnérabilité s’accompagne d’une réponse physique involontaire : le phénomène du mimétisme corporel. Les secouristes peuvent, sans en avoir conscience, absorber la détresse des victimes à travers une imitation physique et émotionnelle.

L’ébranlement des croyances fondamentales survient lorsque l’exposition aux traumas bouleverse les convictions personnelles sur la vie, la nature humaine et la justice. Cette confrontation conduit à une vulnérabilité accrue et nécessite un travail de réflexion.

La négligence des pratiques d’auto-soin dans une culture professionnelle souvent centrée sur l’abnégation constitue un facteur de risque majeur. L’équilibre entre le dévouement aux autres et l’attention portée à soi-même est un pilier central de la prévention.

La conjugaison d’événements perturbateurs et de vulnérabilités explique comment un événement difficile, en combinaison avec des facteurs de risques accumulés, peut fragiliser le secouriste. L’état psychologique et physique, les traits de personnalité et les stress vécus jouent un rôle crucial et peuvent soit réduire soit exacerber l’impact d’une intervention difficile.

Se protéger au quotidien : des stratégies d’hygiène mentale

La prévention du traumatisme vicariant passe par des pratiques régulières d’hygiène mentale. Comme pour l’hygiène corporelle, il ne s’agit pas d’efforts ponctuels mais d’habitudes à intégrer dans son quotidien.

Apprendre à se connaître : identifier ses zones de vulnérabilité

Le premier pilier de la prévention consiste à mieux se connaître pour anticiper ses réactions face au stress. Chaque secouriste possède des zones de vulnérabilité qui lui sont propres.

La perte de contrôle constitue une source majeure de stress pour de nombreux secouristes. Sur intervention, il arrive fréquemment que la situation échappe en partie à la maîtrise de l’équipe. Pour ceux qui vivent particulièrement mal ces moments, il est utile de travailler sur l’acceptation de ce qui ne dépend pas de soi, de distinguer ce sur quoi on peut agir de ce qui nous échappe, et de se recentrer sur les gestes et décisions qui restent dans son champ d’action.

L’imprévu représente une autre source de déstabilisation. Une intervention qui bascule soudainement, une information inattendue peuvent générer un stress intense. La préparation mentale passe par l’entraînement à des scénarios variés et le développement de sa capacité d’adaptation.

La nouveauté affecte particulièrement les secouristes moins expérimentés ou ceux qui se retrouvent face à des situations inédites. La formation continue, l’échange avec des pairs plus expérimentés, et l’acceptation que l’apprentissage est un processus permanent permettent de réduire cette vulnérabilité.

L’atteinte à l’estime de soi touche le secouriste lorsque sa confiance en lui ou sa valeur personnelle sont mises en cause, notamment après une intervention difficile. Il est essentiel de cultiver une estime de soi stable qui ne dépende pas uniquement des résultats des interventions.

Prendre le temps de s’interroger régulièrement sur son état permet de repérer précocement les signes d’alerte.

Des outils concrets pour le quotidien

Une revue systématique de la recherche scientifique a identifié quatre types d’interventions efficaces pour prévenir le traumatisme vicariant.

La psychoéducation, c’est-à-dire la connaissance du phénomène et de ses symptômes, constitue un premier niveau de protection. Comprendre ce qui se passe permet de mieux le gérer. C’est pourquoi des interventions de psychologues dans les réunions et les formations secouristes sont à envisager.

La pleine conscience regroupe des techniques comme la méditation et le yoga, destinées à réduire le stress et améliorer la gestion émotionnelle. La pleine conscience peut se pratiquer dans les gestes du quotidien : en mangeant (se concentrer uniquement sur le goût, la texture, les sensations), sous la douche, en marchant. L’essentiel est d’être complètement connecté à ce que l’on vit dans l’instant présent.

Les activités artistiques et récréatives permettent d’exprimer et de gérer le stress et les émotions. Ces activités varient selon les personnes : sport, musique, dessin, jardinage, ou simplement des moments de détente et de plaisir. L’humour joue également un rôle protecteur important.

Les techniques de respiration permettent de réguler rapidement son état physiologique. La cohérence cardiaque, par exemple, est un outil accessible grâce à de nombreuses applications. La respiration contrôlée mentionnée dans le référentiel PSE peut être mise en application pendant les interventions difficiles.

Maintenir des espaces de socialisation en dehors du secourisme permet de « changer de lunettes ». Ces moments avec des personnes qui ne pratiquent pas le secourisme permettent de sortir de la bulle et de se reconnecter à d’autres aspects de la vie.

Ne pas rester seul : chercher différents types de soutien

La solitude est l’un des facteurs aggravants du traumatisme vicariant. Le secouriste qui garde pour lui ce qu’il a entendu et ressenti s’expose davantage. Chercher du soutien n’est pas une marque de faiblesse mais une compétence qui permet de durer dans l’engagement.

Le soutien peut prendre différentes formes complémentaires. Le soutien émotionnel vient souvent de l’entourage proche. Le soutien cognitif permet de réfléchir à ce qui se passe et d’analyser les situations. Le soutien énergisant vient d’amis qui proposent de sortir, de faire une activité, de passer un moment agréable ensemble.

On ne dit pas la même chose à un psychologue qu’à ses collègues ou à ses proches. Chaque interlocuteur apporte une forme de soutien différente et complémentaire. L’essentiel est de ne pas rester enfermé avec ce que l’on porte.

Le rôle protecteur du collectif

Les études récentes mettent en lumière l’influence des facteurs organisationnels sur le risque de traumatisme vicariant, dépassant la simple considération des facteurs individuels. Le soutien de l’équipe, la possibilité de parler après une intervention difficile, la bienveillance de l’encadrement constituent des facteurs de protection majeurs.

Le référentiel PSE recommande d’organiser, après une intervention éprouvante, un temps de répit dans un climat favorable permettant d’engager une communication entre tous les équipiers présents. Ces temps d’échange permettent de déposer ce que l’on porte, de constater que d’autres ont été touchés par la même intervention, et de normaliser les réactions émotionnelles.

Quand consulter un professionnel de santé

Les mesures d’hygiène mentale et le soutien de l’entourage ne suffisent pas toujours. Lorsque les symptômes persistent, s’aggravent ou commencent à affecter significativement la vie quotidienne, les relations familiales ou la qualité de l’engagement, il est important de consulter un professionnel de santé mentale formé aux psychotraumatismes.

L’enquête de la DIAV révèle que plus de 73 % des professionnels ayant subi un traumatisme vicariant n’ont reçu aucun accompagnement spécifique, ce qui peut conduire à une dépression ou un burn-out. Un appui précoce et approprié permet une récupération sur les plans personnel et professionnel.

Consulter n’est pas un aveu d’échec. C’est reconnaître que le traumatisme vicariant est un risque professionnel documenté et qu’il existe des prises en charge efficaces.

À retenir en pratique

Le traumatisme vicariant est un risque professionnel spécifique qui touche les secouristes exposés de manière répétée aux récits de souffrance des victimes. Il se distingue du TSPT (pas de sensations effractantes mais des ruminations), du burnout (lié à la charge de travail) et de la fatigue de compassion (liée à l’usure).

Pour le reconnaître : être attentif à une sur-identification avec les victimes, à des préoccupations envahissantes en dehors des interventions, à des comportements d’évitement, à des sentiments de culpabilité ou de doute, et surtout à une vision du monde qui s’assombrit progressivement.

Pour mieux se connaître : identifier ce qui génère le plus de stress chez soi (perte de contrôle, imprévu, nouveauté, atteinte à l’estime de soi) et développer des stratégies adaptées.

Pour se protéger au quotidien : s’informer sur le phénomène, pratiquer la pleine conscience, cultiver des activités ressourçantes, utiliser des techniques de respiration, maintenir des liens sociaux en dehors du secourisme.

Pour ne pas rester seul : chercher différentes formes de soutien, parler avec des collègues de confiance, participer aux temps d’échange après les interventions difficiles, ne pas hésiter à consulter un professionnel si les symptômes persistent.

Prendre soin de soi n’est pas un luxe ni une faiblesse. C’est une condition pour continuer à prendre soin des autres dans la durée.

En savoir plus

 CN2R : le traumatisme vicariant https://cn2r.fr/je-suis-chercheur/d...
 webinaire Webinaire "Le traumatisme vicariant : reconnaître et prévenir" https://www.youtube.com/live/I8MHW9ovOoI
 Laura Perrot, Quand aider l’autre fait souffrir, SecoursMag n°70, 2022

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